1 - Ce que, pour nous, le développement n'est pas.

Les indicateurs traditionnels, tels que le PIB, ne donnent pas une image réelle de l'état de développement du monde, des pays et des populations. Mais ces indicateurs du développement ont tendance à changer : du PIB jusqu'à l'Indicateur de Prospérité Participatif en passant par le Bonheur National Brut du Bhoutan... Le développement, tel qu'il est conçu et vécu actuellement, est pensé à court-terme et de façon réductrice : il ne prend en compte que les aspects financier et économique de la situation : accent sur la croissance économique, produire plus, consommer davantage, avoir plus. De plus, à l'intérieur même de ce système, il tient peu compte des inégalités croissantes entre pays, à l'intérieur même des pays, entre les hommes et les femmes, entre les zones rurales et les zones urbaines… Il ignore les rapports sociaux, les inégalités sociales de santé, les discriminations dans l’accès à l’éducation tant entre classes sociales qu'entre garçons et filles.

2 - Ce que, pour nous, le développement devrait être.

Le développement devrait permettre à tous de satisfaire : - les besoins fondamentaux : alimentation, logement, santé, éducation, - les besoins de justice, de liberté, - les besoins de relations humaines, de fraternité et de solidarité, - les besoins culturels et spirituels.

Concrètement, ces besoins se traduisent dans ces orientations :

- Changer de modèles économiques. - Il faut radicalement changer de modèles économiques, remettre l’être humain au centre de l'économie. - Repenser une économie qui respecte les relations humaines et permette de vivre dignement de son travail. - Orienter le développement à la lumière des enjeux écologiques : atteindre la souveraineté alimentaire en soutenant partout une agriculture respectueuse de l’environnement ( agroécologie, agroforesterie, préservation des semences…) - Il y a urgence à développer une économie de sauvegarde de la planète. - Avoir le souci des plus pauvres. - Lutter en priorité contre l’extrême pauvreté qui reste aujourd'hui encore un fléau et une réelle préoccupation. - Réduire les inégalités entre pays et au sein même des pays. - Il n'y a pas de développement sans justice sociale. - Garantir la liberté d’installation et de circulation - Respecter le droit des peuples à rester sur leur terre et à la cultiver selon leur savoir-faire et leurs besoins - Respecter le droit des personnes à changer de région, de pays et à y être accueillis. - Mettre les migrations au centre des réformes économiques, écologiques, environnementales. Le réchauffement climatique va avoir des conséquences sur le déplacement des populations et augmenter les flux migratoires. - Vivre une économie responsable et de partage. - Le travail est un bien commun. - Les biens communs ne sont ni privés, ni publics. Ils sont des ressources partagées par une communauté avec des règles assez précises d'allocation de ces ressources, au bénéfice de tous. - Un certain équilibre est à trouver entre le développement de la personne et celui du collectif, du groupe. - La citoyenneté, le vivre ensemble, la participation à la société civile doivent être au cœur des projets. - Changer notre manière de vivre ! - Rôle primordial de l’éducation : éduquer à la citoyenneté. - Cultiver la sobriété dans les pays plus riches, chez nous. - Privilégier l'être, le bien-vivre (encore que cette expression ne fasse pas l'unanimité), la place de l’amitié, de l’amour dans les relations humaines que l’on ne pourra jamais quantifier.

3 - Des questions qui nous semblent essentielles.

Suite aux témoignages d'acteurs économiques ou sociaux que nous avons reçus et qui déve-loppent d'autres types d'économie, des questions qui nous semblent essentielles ont été soulevées :

- Misère et projets de développement. Comment les gens qui sont écrasés par la misère et vivent dans la grande précarité peuvent-ils vivre une autre conception du développement, un autre type d’économie ? Comment les nouvelles alternatives économiques peuvent-elles être vécues par les groupes sociaux, les Etats en grande difficulté ? - De l’expérience de petits groupes à la macro-économie. Ce qui est vécu et réussi par de petits groupes, de petites structures économiques peut-il être envisageable et réalisable à l'échelle d'un pays, voire au niveau international ? - Tout ne peut pas être rentable. Le développement passe par l’économie. Mais est-ce qu’une entreprise peut exister dans le respect des travailleurs et rester rentable ? Comment faire évoluer la société pour que le profit ne soit pas exclusivement le moteur de l’économie ? - Organisation politique du développement. Comment ces tentatives de vivre et de travailler autrement peuvent-elles être prises en compte par les politiques et aboutir à des transformations sociales ? Ces initiatives peuvent-elles transformer la société ? Comment peuvent-elles influer sur l'organisation de l'économie ? - Importance d'internet. Les nouveaux outils de communication de fonctionnement (poids de l’internet et des réseaux sociaux) modifient les relations humaines et les systèmes économiques. Comment s'en servir au mieux ?

4 - Le terme "développement" est-il encore adapté ?

La notion de développement évolue en fonction des nouvelles réalités : changement climatique, place de l'écologie, importance des migrations, rôle croissant des jeunes (surtout dans les pays du Sud), financiarisation de toute activité humaine, accroissement des inégalités…



La notion du "ici et du là-bas" est-elle toujours pertinente ? Partout, face à l’urgence climatique, aux problèmes d’alimentation et aux questions migratoires se pose la question de l’avenir que nous devons construire ensemble. Notre planète est commune, c’est son équilibre qui est en jeu au jour le jour, pas qu’ici et pas que là-bas. Il y a de plus en plus une interdépendance des peuples. Et les problèmes sont, avec des nuances, un peu les mêmes partout.

Mais nous ne partons évidemment pas tous sur un même pied d’égalité en particulier à cause du pouvoir des pays les plus riches qui ont des responsabilités dans le mal-développement.

En économie, le développement, c'est l'amélioration qualitative durable d'une économie et de son fonctionnement. Mais le mot développement lui-même est sujet à caution, s’il sous-entend l’idée de croissance sans fin, d’augmentation des richesses (comme évaluée selon le PIB). Pour le prochain rapport d’orientation du CCFD - Terre Solidaire, la notion de "développement" sera revue. En fait, le mot "solidarité" pourrait devenir le nouveau nom du "développement". Il regroupe tout ce qu'on veut dire.

Finalement, la question fondamentale reste : au nom de quoi voulons-nous être prospères ?

5 - Quelles orientations pour le CCFD ?

La dimension internationale est primordiale. Elle est la raison d’être du CCFD-Terre Solidaire. Il faut insister sur cette notion de "agir local, penser global". Le développement tel qu’il est pensé au CCFD-Terre Solidaire n’est pas qu'économique. Il a, depuis des décennies, des objectifs sociaux et environnementaux. Il faut évidemment continuer à lutter contre les mécanismes du mal-développement, l’accaparement des terres, l’agrobusiness, la déforestation, l’extractivisme, l'exploitation des ressources des pays du Sud… Il faut, avec les autres partenaires de la société civile, participer à la lutte contre la corruption, l’évasion fiscale, la financiarisation de toutes les activités humaines, économiques ou autres. Parallèlement, il faut se focaliser sur ce que les gens sont capables de faire, tenir compte de la force des mouvements sociaux actuels, en France, en Europe, dans les pays du Sud, surtout au niveau des jeunes. Pour cela, la relation avec les partenaires est d’une importance capitale et les expériences de "regards croisés" et d’échanges doivent être poursuivies. Les migrations doivent être un point fort du prochain rapport d'orientation. La question migratoire nous est commune, même si les formes sont différentes selon les pays et les continents. L’éducation et la formation sont essentielles à tous les niveaux. Tout cela implique des actions d’éducation à la citoyenneté et à la solidarité internationale à tous les âges pour continuer à réfléchir aux enjeux internationaux de nos modes de vie : alimentation, consommation, loisirs, usage des nouvelles technologies de l’information…

Marseille, avril - mai 2019